La vie. L’amour. Toutes ces conneries.

C’est son anniversaire ce week-end. 40 ans. L’angoisse toute familière lui prend à nouveau les tripes alors qu’il imagine la fête organisée par sa famille.

La vie de Paul est pleine, profonde, riche. On la lui envie parfois. Une vie qui donne envie. Il a tout réussi : le job, la maison, les enfants. Le couple. Ses parents sont fiers de lui car il a réussi là où eux ont échoué.

Sa femme lui sourit tous les jours, elle est là, elle le soutien, elle l’aime autant qu’au premier jour. Peut-être même plus. Il y a cette chose incroyable dans un couple qui dure, c’est de se rendre compte parfois, à quel point l’un peut infuser l’un en l’autre. Ce matin, Paul vient de réaliser, en se regardant dans la glace, que s’il avait envie de voir le film dont la bande annonce vient de défiler sur son écran, posé à côté du lavabo, c’est surtout parce qu’il connait et aime cette femme depuis plus de 15 ans. C’est idiot, ça le surprend. Son reflet lui sourit amoureusement, et immédiatement, s’assombrit d’un froncement de sourcil coupable.

Pourquoi ne peut-il pas s’empêcher d’avoir envie de tout foutre en l’air ? Il en vient à se demander si cela pourrait être génétique … si l’ascendance de son père y est pour quelque chose. N’en avoir jamais assez. Ne jamais se sentir à sa place.

Il déteste mentir à sa femme, il déteste la voir se rendormir si paisiblement, alors qu’il referme la porte de la chambre en passant dans le couloir. Mais s’il lui avouait ce qui le ronge depuis des semaines, elle ne pourrait plus s’endormir aussi sereinement. Et il se détesterait encore plus pour cela. Elle qui est si parfaite pour lui, elle qui a toujours répondu présent dans les moments difficiles.

Elle le supportait quand il disjonctait à cause du travail, quand il sombrait dans la douleur du deuil… Elle, c’est un ange. Il renâcle en pensant à toutes leurs engueulades. Un ange ? Sûrement pas ! Est-ce que les anges peuvent être aussi exaspérants ?

Il part au travail sans relever la tête. Déjà assommé par la fatalité. Le temps s’écoule lentement. Une journée l’attend, on compte sur lui. Les collègues le saluent. Il sourit , il est toujours cordial. Il n’a jamais apprécié ceux qui amènent leurs problèmes au boulot. Il est trop pudique pour ça, et il ne s’écoute pas. Si un collègue lisait en lui, il serait obligé de s’expliquer et… il refuse totalement de faire face au trouble qui a prit possession de lui.

Qu’est-ce qu’il fuit exactement ?

C’est devenu une évidence , de plus en plus pressante. Il ressent un besoin de voler de ses propres ailes, de ne plus se sentir englué. Un besoin de se sentir libre, vivant, vibrant. Un besoin de se sentir compris. De ne plus jouer la comédie humaine.

Pourtant il aime son quotidien… Il adore cette comédie. Et c’est une part de lui aussi, il le sait bien. Comme c’est étrange de ressentir tout et son contraire… Comme c’est étrange de ressentir cet attachement à cette autre femme qu’il connait à peine.

Il ne sait plus ce qu’il ressent. Tout est mélangé. Depuis qu’il l’a rencontrée, elle, il ne sait plus quoi penser. Dire qu’elle a fait voler en éclat ces certitudes, non. Ce serait complètement cliché. Paul avait déjà dans un coin de la tête beaucoup d’incertitudes sur le couple, sur la vie à deux, la monogamie, sur le modèle qu’il est sage d’adopter… Sur les conventions dans lesquelles il faut entrer pour pouvoir cocher toutes les petites cases. Il savait déjà qu’il avait tendance à diverger.

Le problème c’est qu’il n’est pas seul. Le problème c’est qu’il n’a pas le droit de se sentir aussi proche d’elle. Jusqu’ici, il n’a jamais franchi les limites, il a toujours respecté son engagement auprès de sa femme. Il n’a pas toujours été transparent non plus, mais… toute vérité n’est pas bonne à dire. Chacun, même dans un couple heureux, doit pouvoir garder une bulle de secrets.

-A l’ordre du jour, nous avons…

La voix du directeur s’estompe déjà. La réunion s’annonce longue. Il ne dort plus la nuit. Le néant le rattrape, même après cinq cafés.

Un couple heureux. Il se souvient parfaitement de la souffrance de sa propre mère, trompée, humiliée, noyant son chagrin amoureux autant que son estime d’elle-même dans la dépression. Il se souvient avoir haï son propre père pour cela. S’être promis de ne jamais être comme lui.

Alors il préfère se taire. Il préfère oublier.

Le pire, c’est de faire souffrir les autres. Le pire, c’est de regretter. Le pire c’est de briser ce qu’ils ont mis tant de temps à construire, sa femme et lui. Et les gosses, comment leur expliquer tout ça ? « Désolé mon chéri, papa fait sa crise de la quarantaine »

Il se dégoute lui-même. C’est tellement cliché.. lui qui se croyait en dehors des conventions sociales… Quel doux mensonge. Aussi superficiel que cela lui paraisse : il a une maîtresse … C’est si banal et si destructeur à la fois. Il rit de l’absurdité de la situation. Merde.

Son ricanement a attiré les regards. Les visages désapprobateurs de ses collègues se tournent vers lui.

-Paul, tout va bien ?

– Excusez-moi…

-… Je rappelle à tous que les portables sont interdits en réunion, conclu le directeur d’un ton sec. Donc, …

Ce rappel à la réalité éparpille les sombres pensées. Tandis que l’homme en gris poursuit son exposé d’une voix monotone, Paul se demande maintenant ce qu’elle fait, ce qu’elle pense là, en ce moment. Il pense tout le temps à elle, le jour, la nuit.. Il est curieux. A quoi ressemble sa comédie humaine? Inévitablement il se demande surtout si elle pense à lui comme il pense à elle.

Alors c’est ça ? Un égo-trip de plus ?

Pourquoi se sent-il rassuré, quand il est avec elle ? Rassuré de savoir que quelqu’un le comprend vraiment ? Entendre le son de sa voix suffit à lui faire oublier tout le reste, il sait qu’elle partage cette connexion. Et pourtant…

A quoi cela va-t-il bien pouvoir le mener… Ils partagent une connexion. Ils partagent une attirance. Ils partageraient peut-être bien plus s’ils n’étaient pas engagés. Et alors … ? Paul sent soudain ses épaules plier sous le poids de la désillusion.

Si Paul avouait à sa femme qu’il a rencontré quelqu’un, il y aurait les pleurs, elle le frapperait sur le torse et les épaules. Il dirait qu’il est désolé, qu’il l’aime quand même, mais qu’il préfère lui dire la vérité car il ne sait plus où il en est. Elle s’apaiserait. Elle dirait qu’elle ne veut pas le perdre non plus, ni briser leur mariage, ni perdre leur maison… perdre tout ce qu’ils ont construit en une vie. Alors, qu’est-ce qu’on fait dans ces cas là ? Soit sa femme va le quitter, soit elle lui dira que c’est à lui de décider ce qu’il veut vraiment. Et là, encore une fois, il fera quoi ?

Il sera à la fois triste et coupable, à la fois soulagé et excité. Il courra la rejoindre, il passera du temps avec elle. Les amants se retrouveront sous la pluie, comme dans un film de Woody Allen. Peut-être qu’ils aimeront encore plus leur connexion. Seuls au monde. Ils en trembleraient, ils auraient du mal à y croire. Et après … ?

Il faudra bien choisir. Dans un monde sans conventions, ce serait différent… Mais… il se questionne. Qui peut s’investir à fond dans deux vies à la fois ? Cela voudrait forcément dire des sacrifices, des partages, des ratés… Penser à l’une en étant avec l’autre. Avoir envie de raconter cette anecdote à l’autre en étant avec l’une.

Et au bout.. qui serait satisfait de deux demi vies ? Avait-il la présomption de croire qu’elles voudraient le partager toutes les deux ? Quel imbécile … La roue tournerait, on en reviendrait au point de départ, et dans la bataille sanglante de passion ou tristement terne de banalité, il les perdrait. Et il perdrait une partie de lui avec elles.

-Vous avez des questions ?

La réunion arrivait à son terme. Paul n’avait pas écouté dix pourcent du laïus. Mais des questions il en avait plein. Il se sentait prisonnier… Tout était voué à s’arrêter à un moment ou à un autre. A quoi bon affronter tout ça ? Ces joies, ces peines, faire du mal, se sentir coupable ?

A quoi bon reproduire ce qui avait détruit sa mère, ce qui gâcherait la vie de ses enfants, pour son seul plaisir, pour son épanouissement égoïste. Quel est le but de cette mascarade? Y a t il un sens à tout ça ? Et s’il trouvait la réponse, est-ce qu’il se sentirait vraiment mieux ? Pathétique.

Mais retourner sagement à sa comédie humaine ? Cela lui est insupportable…

Ce bouleversement d’émotions trop longtemps enfouies, pas assez écoutées, fait monter sa température. Il pourrait bientôt exploser. Une brise venue de la fenêtre ouverte de la salle de réunion lui rafraichit agréablement les pensées. De l’air. Il inspire profondément, ferme les yeux. Son pouls ralentit un peu. Une étrange clarté lui apparait.

« Rien de tout ceci n’a de sens… »

-Paul, vous avez dit quelque chose ? demanda le directeur en se penchant en avant sur son classeur pour croiser son regard.

-Rien, dit il d’une voix rauque.

Malaise.

-Ce sera tout pour aujourd’hui, conclut le directeur après un silence.

Les collègues haussent les sourcils. Est-ce qu’il se foutait à ce point de son travail ? Le murmure des conversations emplit la salle, tandis que chacun et chacune rangent ses dossiers sous son bras et se dirige vers la cafeteria.

Il ne reste plus que Paul et le directeur. A sa grande surprise, le chef s’approche de lui et pose une main compatissante sur son épaule.

-Vous n’êtes pas avec nous aujourd’hui Paul, ni même les jours d’avant. Vous avez l’air fatigué, vous devriez rentrer. On peut terminer sans vous.

Paul lève les yeux, lui adresse un sourire gêné et le remercie. Il ressent un tel soulagement.

A nouveau, la clarté.

La certitude.

« Rien n’a de sens, mais ils peuvent continuer sans moi. »

Paul attend que le directeur passe le seuil de la porte, qu’il n’y ait plus de bruit de pas dans le couloir. Il range ses dossiers face à lui, prend une dernière gorgée dans son verre d’eau en carton recyclé, et fait grincer sa chaise en reculant. Il se lève. Il marche lentement, calmement, vers la fenêtre ouverte qui l’invite à respirer, à prendre l’air…

Il n’est qu’une ombre entre les meubles d’une salle de réunion déjà morne quand elle est occupée, triste à pleurer maintenant déserte. Sa main posée sur le cadre de la fenêtre, le visage tendu vers le soleil pâle de l’hiver, il n’a qu’à donner une légère impulsion pour basculer…

Les yeux fermés, il se penche, ressent le frisson de l’altitude. A cette hauteur, pas de surprise. Fin de la comédie. Fin des mensonges, fin de la torture.

C’est si simple…

Des pas retentissent derrière lui mais il ne les entend pas tant le sang bourdonne à ses oreilles, tant son cœur se débat pour dire à son cerveau de rester là, de ne pas basculer, de les garder tous à bord, même si le navire subit une tempête.

-Dites ?

Il sursaute. Brusquement tiré de son état de transe, il se retourne vers une deuxième ombre entre les meubles. C’est l’homme de ménage en combinaison bleue qui nettoie la table, l’air de rien. Sans croiser le regard de Paul, il passe son chiffon calmement, comme quelqu’un qui veut amadouer un animal blessé.

-… Vous n’avez pas fini votre verre.. dit-il en poussant le gobelet dans sa direction. Et je n’aime pas gaspiller. D’habitude je l’aurait donné à la Verte mais, puisque vous êtes là…

La Verte ? Paul, abasourdi, revient peu à peu à lui.

Il remarque la présence d’une plante, là bas au fond, au look exotique, haute, de larges feuilles d’un beau vert émeraude. Elle n’a vraiment pas l’air à sa place, elle non plus. Le bonhomme en combinaison bleue est probablement le seul à se soucier d’elle. Il ramasse un papier de chewing-gum balancé dans son pot en secouant la tête.

Paul s’approche mécaniquement de la table et regarde le stupide gobelet. Il a l’impression de flotter, de vivre la scène de l’extérieur. Les joues rouges, le cœur cognant à sa poitrine, il ne peut pas retenir son bras. Sa main soulève l’objet, provoquant des remous à la surface de l’eau. C’est un gobelet comme tous les autres en carton gris. Un objet si peu remarquable. Le clapotis à la surface de l’eau pourtant, ne reproduit pas deux fois le même dessin. C’est la première fois qu’il contemple un verre d’eau… il se sent bizarre…

Pour se donner contenance, Paul porte le gobelet à ses lèvres.

Le bonhomme en bleu l’observe toujours du coin de l’œil.

-Vous voyez ? dit-il simplement. Il est encore à moitié plein.


2 réflexions sur “La vie. L’amour. Toutes ces conneries.

  1. C’est superbement bien écrit ! Peut-être parce que j’ai presque l’âge du protagoniste, mais je me suis bien retrouvée dans ses doutes, dans les mensonges qui l’enferment petit à petit et le poussent au désespoir.
    Avec le salut en plus à la fin, que j’avoue je n’attendais pas, et qui fait plaisir ^^

    Aimé par 1 personne

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